Perceptions de l’arc-en-ciel au Moyen Âge

L’identification arbitraire de l’arc-en-ciel
L’arc-en-ciel est un phénomène aujourd’hui bien connu par les scientifiques et le grand public.
Les travaux d’Isaac Newton (1643 – 1727) ont grandement participé à la compréhension du phénomène tel qu’on le connait aujourd’hui: les rayons de lumière du soleil passant dans les gouttes d’eau par temps de pluie sont divisés pour former le spectre de lumière composé de 7 couleurs: rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo et violet (de l’extérieur vers l’intérieur) .
En fait il s’agit déjà d’un choix arbitraire puisque les arc-en-ciel sont constitués d’une infinité de couleurs.
Avant cette notion là établie et encore acceptée de nos jours, les théories sur les arcs-en-ciel n’étaient pas toutes concordantes.
Les différentes théories médiévales
Au Moyen Age, le savoir sur ce phénomène météorologique est largement hérité de l’antiquité et notamment des travaux d’Aristote avec Les Météorologiques, et des travaux des Arabes sur l’optique. L’arc-en-ciel est un sujet qui intrigue et passionne les scientifiques et les théologiens.
La manière d’aborder le sujet n’est plus uniquement poétique ou symbolique mais devient un vrai questionnement scientifique. Ce qui fait que les connaissances ont ensuite évoluées à partir du XIIIème siècle, grand siècle médiéval de l’étude de l’optique. A ce moment-là, de grands scientifiques comme Roger Bacon et Robert Grosseteste (moines anglais du XIIIè), particulièrement connus pour leurs études sur le sujet, étudient de près ce phénomène en y posant un nouveau regard ! (c’est le cas de le dire non ?!)

Formation de l’arc-en-ciel selon les médiévaux
Les connaissances scientifiques sur la formation des arcs-en-ciel est finalement très proche de la nôtre à l’exception de la connaissance du spectre lumineux.
Commençons d’abord par les nuages et leur définition: le nuage se forme dans l’air à partir de vapeurs qui s’assemblent en un corps et s’épaissit . « Isidore dit que le nuage est une épaisseur de l’air qui est formée des vapeurs qui sont tirées de la mer et de la terre ». « Ainsi, quand les rayons du soleil le frappent, il en reçoit des couleurs merveilleuses et variées, comme on peut le voir avec l’arc-en-ciel qui n’est rien d’autre que la réverbération des rayons du soleil sur un nuage plein de rosée. »
Donc, la notion principale d’une action de la lumière du soleil qui rencontre la pluie et les nuages dont elle est issue, est connue et reconnue depuis l’antiquité. « Tous, ou presque, voient dans l’arc-en-ciel une atténuation de la lumière solaire traversant un milieux aqueux, plus dense que l’air. »
Toutefois les théories scientifiques médiévales sont souvent basées uniquement sur l’observation, avec des interprétations et théories intuitives et déductives de l’observation. C’est simplement ainsi que l’on étudie et cherche à comprendre l’univers et son Créateur à ce moment-là, même si Roger Bacon annonce rapidement que l’expérience est fondamentale.
Cette approche scientifique par l’observation laisse finalement une grande liberté et de la place aux différentes interprétations ainsi qu’aux contextes culturel et spirituel.
Le spectre des couleurs mis en évidence plus tard par Newton ne permet pas aux médiévaux d’établir une liste unique de couleurs présentes dans l’arc-en-ciel et la plupart annoncent la présence de 4 à 5 couleurs. Seul Roger Bacon pousse le nombre jusqu’à 6 couleurs: bleu, vert, rouge, gris, rose, blanc.
La catégorisation des couleurs, un phénomène culturel
Lorsque l’on s’intéresse au Moyen Age ou à l’Antiquité ou encore à toute autre période historique lointaine, il faut garder en tête que nous voyageons dans une autre culture autant que dans un autre temps. Les couleurs et leur perception sont révélatrices de ces différences culturelles que nous tenons pourtant trop souvent pour acquises.
Par exemple: le bleu au Moyen Age est une couleur chaude alors que nous la classons dans les couleurs froides aujourd’hui. Elle est même quasiment considérée comme étant la plus chaude, et très courante dès l’an mil.
Le ciel « devient bleu » dès l’an 1000 alors qu’auparavant il était de différentes couleurs (gris, blanc, marron, noir, rose…)
D’où la délicatesse et la prudence à prendre dans l’étude des couleurs et l’Histoire de l’Art: nos interprétations actuelles, au regard de notre culture actuelle, biaiseraient l’interprétation des représentations médiévales et nous en perdrions le sens.
Michel Pastoureau, célèbre historien médiéviste et spécialiste des couleurs et des symboles nous explique que « les notions de couleurs chaudes ou froides, de couleurs primaires ou complémentaires, les classements du spectre ou du cercle chromatique, les lois de la perception ou du contraste simultané ne sont pas des vérités éternelles mais seulement des étapes dans l’histoire mouvante des savoirs. Ne les manions pas inconsidérément, ne les appliquons pas sans précaution aux sociétés antiques ou médiévales. »
Et il ajoute que « le phénomène météorologique n’ayant pas changé et l’appareil biologique de l’être humain étant resté le même, ces différences confirment que la perception est en grande partie culturelle : elle ne met pas seulement en action l’appareil biologique ou neurobiologique, mais convoque aussi, et surtout, la mémoire, les connaissances, l’imagination. «
Ce que je trouve passionnant avec l’étude de la culture occidentale médiévale est que justement, nous découvrons d’autres manières de considérer des choses qui nous paraissent pourtant tellement acquises, comme la couleur du ciel. Et justement en ce jour où j’écris cet article, le ciel est bien gris !
Les scientifiques médiévaux n’ont pas à être rabaissés comme ils l’ont été par les historiens du XIXème siècle, mais plutôt considérés comme ayant un point de vue totalement différent du notre et que l’on pourrait même envier pour ce qu’il est libéré d’un carcan technique auquel chaque scientifique moderne doit souvent se conformer.
De plus, cette période et sa culture allient le scientifique mais aussi le symbolique. Apportant un regard technique (autant que possible) mais aussi un regard intellectuel plus profond.
La symbolique de l’arc-en-ciel médiévale
Selon Bède le Vénérable (VIIè – VIIIè s.), l’arc en ciel possède les couleurs des quatre éléments « qui resplendissent en lui comme en un beau miroir ».
Notez le côté poétique de la description du phénomène météo par l’auteur de l’encyclopédie, qui avant d’être un sujet scientifique était bien évidemment source de poésie et de symbolisme.
Dans cette façon symbolique de percevoir l’arc-en-ciel, le rouge représente « le feu dans sa partie la plus haute, le vert de la terre dans sa partie la plus basse, au milieu il a la couleur blanche de l’air et le bleu de l’eau. »
Il est aussi dit que l’arc-en-ciel a la faculté de tempérer la chaleur du soleil car c’est aussi de lui que sort la pluie (puisque il vient de la vapeur contenue dans les nuages) donc il permet de faire « croître et multiplier les choses ». « Il donne aussi de la beauté dans les hauteurs grâce à ses couleurs. »
L’arc-en-ciel est aussi bien évidemment un beau symbole de paix et d’union entre Dieu et le monde, en ce qu’il tend vers le ciel et a les pieds sur Terre.
Par l’exemple de l’étude de l’arc-en-ciel au Moyen Age, on voit bien que la manière de faire de la science est de le reflet d’une culture. Tandis que nous sommes souvent contraints à suivre un protocole et des choix arbitraires comme celui des 7 couleurs du spectre chromatique choisies par Newton, nos ancêtres préféraient choisir 4 à 6 couleurs, tantôt en lien avec la spiritualité et le symbolisme et tantôt en lien avec l’observation scientifique pure. Une manière de voir les choses différente, à la fois souple et riche culturellement. Riche de symboles qui cherchent à donner du sens aux choses, aux créations de l’Univers/de Dieu.
Sources:
- Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Age occidental, éd. Point, 2004, p.135. p.139-140
- Le Livre des propriétés des choses, éd. Stock, 2009; p.199-200
- Une étude de l’académie des Beaux-Arts.
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