La Terre plate au Moyen Âge – un mythe du XIXème siècle

« Le Moyen Age, époque obscure, croyait que la Terre était plate, quelle ignorance ! »
Nous avons cette croyance que nos ancêtres étaient ignares et apparemment stupides. Ils pensaient que la Terre, donc le sol sur lequel nous marchons, le lieu où nous vivons tous depuis des centaines de milliers d’années, était plat et que si l’on arrivait à l’un des bords, on tombait dans le vide.
Ça ressemble à un jeu vidéo en 2D non?
Pourtant, une chose m’échappe car lorsque j’étudie la science et l’astronomie médiévale, je lis des textes cohérents, selon une façon de penser propre à une culture, comme nous avons tous une façon de penser propre à notre culture, notre pays, notre région, notre famille, notre univers intérieur, notre âge, et surtout, notre époque.
Ces textes me parlaient de Terre sphériques, de planète ronde autour de laquelle certes, l’on pensait que les astres tournaient. Toutefois il y avait bien cette connaissance du concept d’astres, d’étoiles et de planètes rondes.
5 planètes sont connues depuis aussi loin que notre mémoire humaine puisse s’en souvenir: Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne, faciles à observer à l’œil nu car très brillantes. Le Soleil et la Lune, sont aussi et pendant longtemps considérés comme des planètes, la définition du terme planète étant revu régulièrement (comme ça a été le cas dernièrement et c’est ce qui a évincé Pluton de cette liste).
Neptune et Uranus, planètes gazeuses géantes étant trop loin pour être observées avec le matériel existant jusqu’à peu, ont été découvertes dans les années 1850 donc il y a seulement environ 160 ans. Notons aussi que d’autres planètes existent dans notre système solaire et que le grand public ne connait pas. Sommes nous stupides pour autant ? Ces planètes « inconnues » sont des planètes naines, catégorie qu’a rejoint depuis peu Pluton. Elles se situent entre Pluton et les extrémités de notre système solaire.
Revenons à notre Terre plate.
Les auteurs que j’étudiais sont des auteurs médiévaux d’entre les XIème et XVIème siècles.
La science de cette période est très riche et surtout, basée sur les textes des auteurs antiques comme Aristote et Ptolémée par exemple.

La façon de voir l’univers pour Ptolémée est donc véhiculée jusqu’aux découvertes de Nicolas Copernic (1473-1543), qui a de fortes intuitions sur l’héliocentrisme, sait que la Terre tourne sur elle-même et remet donc en cause la stabilité du géocentrisme: la Terre n’est pas le centre de l’univers, le soleil l’est, et tout tourne autour de lui.
Un mythe crée au XIXème siècle.
L’Histoire en tant que discipline prend vraiment sa place au XIXème siècle.
Le XIXème siècle est le siècle qui succède à la révolution française, abolissant le pouvoir absolu de l’Église.
C’est un siècle de colonisation, de fort patriarcat et surtout c’est le siècle de la mise en place de la laïcité.
A côté de cela, dans la littérature et dans la culture populaire, le romantisme fait son apparition mettant en valeur les vestiges archéologiques, les châteaux en ruines etc…, c’est aussi l’apparition de la littérature gothique et des vampires, et tout cette littérature fantastique qui nait vraiment à ce moment-là.

Dans le monde universitaire, les historiens redécouvrent le Moyen Age, cette période qui parcours 1000 années de l’humanité, entre le Vème et le XVème siècle.
De leur découverte ils nous ont légué de nombreux textes traduits du latin, ou du français médiéval, et en cela leur travail est précieux.
Toutefois, leur travail n’est pas exempt de subjectivité et ils laissent souvent paraitre par des commentaires, leur mépris pour ces ancêtres dont la manière de penser spirituelle et analogique leur parait puérile et déraisonné.
Le Moyen Age en tant que symbole de l’apogée de l’Église et donc de l’obscurantisme.
Et vous conviendrez que cette image persiste toujours en 2020, non ?!
Lorsque les historiens redécouvrent et traduisent ces textes vieux de 1000 ans ou de 500 ans, c’est l’occasion de faire valoir leur identité: une nation laïque, issue de la révolution, qui a défait le pouvoir de l’Église toute puissante. Ça c’est pour le contexte politique.
Intellectuellement, le XIXème siècle succède au passage des philosophes des lumières, ces penseurs pour qui la raison prévaut et la religion est symbole de superstition et de fanatisme, comme le dit si bien Voltaire. (Toutefois ces penseurs, comme c’est le cas de Voltaire, restaient persuadés d’une force créatrice de l’Univers, pour notre ami Voltaire il s’agit du « Grand Horloger ».)
« Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend ses songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un fanatique novice qui donne de grandes espérances ; il pourra bientôt tuer pour l’amour de Dieu. »
Voltaire, article sur le fanatisme du Dictionnaire philosophique portatif, 1764
C’est donc une fabuleuse aubaine que de redécouvrir les auteurs médiévaux et leur mentalité si différente de celle du XIXème.
Quand écrire l’Histoire devient un enjeu politique, une quête de légitimité.
Vous l’avez donc compris, tout ce qui se rapporte à l’époque médiévale est devenue un symbole caricatural de ce que le XIXème siècle rejette au profit de ce qu’il estime avoir gagné: la laïcité et le pouvoir de la raison sur la foi.
Aller plus loin.
Cela ne suffisait pas de ridiculiser nos ancêtres et notre héritage culturel et scientifique d’avant l’époque moderne (XVIème-XVIIIème siècle), il fallait vraiment que ce soit clair et montrer l’obscurantisme dans lequel l’Église maintenait la population.
De là est né le mythe de la Terre plate.
Oui oui… il s’agit bien des historiens du XIXème siècle, aidés par la suite des auteurs littéraires qui confirment et installent ce mythe dans les croyances populaires.
Le mythe est donc celui-ci:
L’Église a fait croire à la population que la Terre était plate pour la maintenir dans une ignorance confortable, conférant la puissance et le plein-pouvoir à l’Église qui peut raconter tout ce qu’elle veut de mensonges.
Je vous parle ici du mythe de la Terre plate au Moyen Age, mais il est valable pour les époques précédentes puisqu’une fois que nous avons cru à cette histoire, il devient évident que tous nos ancêtres pensaient la même chose. Un gros amalgame en fait.
Pour les hommes du XIXème, plus aucun doutes: toute notre histoire avant la Renaissance (une autre époque d’idées reçues) n’est qu’obscurantisme et ignorance.
Asseoir sa légitimité en réécrivant l’Histoire.
Ça me rappelle un président du XXIème siècle et un discours sur « nos ancêtres les gaulois » tiens…!
Ce mythe d’une Terre plate a tellement été diffusé qu’on en a oublié de vérifier ce que disaient les auteurs médiévaux. Alors j’ai regardé et je n’y ai vu que des mentions de terre sphérique, ronde, ou éventuellement ronde comme un disque, autour duquel les astres tournent et tout un autre tas de concepts fascinants et pas si éloignés de ce que l’on connait aujourd’hui dans la science du XXIème siècle et même dans la spiritualité contemporaine (et je ne parle pas de religion). Mais ça j’aimerai en parler dans un autre article une autre fois.
« Le monde donc, […] est un ensemble de choses causées, assemblées en manière de sphère ou de figure ronde. Le monde a une forme ronde, comme un cercle, et nulle autre figure ne lui est plus appropriée que la figure ronde, […] car la figure ronde est signe de perfection et signifie l’éternité du monde avec celui qui l’a fait, lequel n’a ni commencement ni fin, comme il advient d’une sphère ou d’une figure ronde. »
Le livre des Propriétés des Choses, une encyclopédie au XIVème siècle.
Ce passage écrit au XIVème siècle par l’encyclopédiste Barthélémy l’Anglais est on ne peut plus explicite.
Toutes les illustrations médiévales nous montrent des Terre rondes.

Conclusion.
Quand on y réfléchis:
Qu’est ce que ça veut dire de ceux qui acceptent volontiers que nos ancêtres ont crus durant des milliers d’années que leur Terre était plate ? Que penseront nos successeurs de nous qui avons avalé une telle histoire ?
Qu’est ce que ça veut dire de ceux qui pensent que la Terre est plate aujourd’hui en 2018 ?
M’est avis qu’ils restent dupés par un mythe politique qui a plus de 150 ans.
Les « preuves » scientifiques et les calculs qui tendent à prouver que la Terre est plate ont de grandes chances d’être des sophismes: une argumentation basée sur un énoncé fallacieux, donc déjà bancale. Il est très facile d’énoncer une idée que l’on veut faire valoir avec ce genre de raisonnement.
Lorsque j’étudiais les textes de nos ancêtres médiévaux à la bibliothèque, j’ai eu la chance de rencontrer un astrophysicien de l’ENS de Lyon, à qui j’ai pu poser la question suivante:
« Depuis quand sait-on que la Terre est ronde? »
Sa réponse on ne peut plus simple et parlante a été celle-ci:
« Depuis que l’on observe la Lune! »
Ok, depuis que l’humain a des yeux quoi…!
Un autre extrait du Dictionnaire du Moyen-Age chez PUF, p.938:
Contrairement à une idée apparue au XIXème siècle et encore fort répandue, les lettrés médiévaux n’ont jamais cru (à l’exception de Lactance et du Bizantin Cosmas Indicopleustes) en une Terre plate. […]
Sans m’appesantir sur les preuves et les calculs qui ne sont pas de mon domaine, j’ai surtout souhaité vous expliquer ici l’Histoire de ce mythe, son origine, et mettre en lumière cette idée préconçue véhiculée pour faire passer un message culturel et politique d’un autre temps.
Voyant cette question de la Terre plate passer et repasser devant mes yeux sur les réseaux sociaux, dans des films, dans des livres, mes poils se hérissent et j’ai voulu apporter ma maigre contribution avec mes connaissances, mes études, à ce sujet.
Attention à ce que nous lisons et ce que nous croyons de ce que nous sommes et d’où nous venons car il est très facile et très rapide de faire des confusions, des amalgames et des croyances tenaces qui peuvent jusqu’à nous faire perdre tous nos repères même les plus élémentaires.

Pour aller plus loin:
- Le Livre des Propriété des Choses, une encyclopédie au XIVème siècle, Bernard Ribémont, éd. Stock, 1999
- Flat Earth, Christine Garwood, Macmillan, 2014
- Dictionnaire du Moyen-Age, sous la dir. de Claude Gauvard, Alain de Libera et Michel Zink, éditions PUF, 2009.
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